| Jean Robillard est chercheur à la Télé-université: |
Publié le lundi 13 juin 2005Lundi 13 juin 2005
Le quotidien est fait de mille choses, souvent routinières, inlassablement répétées, motivées par des normes intégrées par chacun. Le quotidien est le lieu de l'intime, le lieu où se réalise le rapport à soi ou le rapport à ceux qui nous sont liés. Il est rare de le voir apparaître dans la lentille du philosophe. Les gens de littérature, romanciers, poètes, essayistes, dramaturges, pourtant, en ont fait un objet de réflexion et de création depuis au moins l'Âge Classique -- pensons à l'Émile de ce cher Voltaire. Leur quotidien n'est pas celui des contes d'avant cet âge, c'est le quotidien caractérisé par le travail et la survie; par l'amour comme figure du destin promis mais inaccessible; et par le pouvoir des proches sur les corps ou les esprits. Réfléchir sur le quotidien impliquerait-il que l'on doive renoncer à la transcendance (si tant est que la philosophie soit par définition orientée vers ce but)? La question n'est pas sans intérêt car plusieurs prétendent, et j'en suis, que la philosophie occupe une part importante de la formation de toute personne appelée un jour, comme c'est idéalement le cas de tous, à devenir un citoyen responsable. Évidemment, ce passage de la connaissance philosophique à la responsabilité citoyenne assumée n'est pas donné. Il demande quelque effort. Or, où cet effort peut-il s'exercer? Ainsi, Marguerite Yourcenar, dans une entrevue diffusée à la télévision il y a de cela fort longtemps, y disait apprécier les menues tâches du quotidien parce qu'elles lui permettaient de revenir aux choses et aux gestes concrets. Pour elle, le quotidien est donc fait de ces rapports de concrétude qui unissent les humains à leur vie propre. Cela conforte ma thèse du quotidien comme lieu de l'exercice de l'intimité mais ne répond guère à la question. Serait-ce que cet exercice échapperait aux efforts du philosophe? Prenons un exemple, ou faisons plutôt une expérience de pensée. Imaginons un monde sans philosophie et sans philosophe. Un pan entier de la culture savante occidentale aussi bien qu'orientale disparu, que reste-t-il de cette culture? S'il n'y a plus de lieu où mener une réflexion libre sur les valeurs (premier sujet qui s'impose d'emblée lorsque l'on songe à caractériser la philosophie : la morale et l'éthique viennent en effet spontanément à l'esprit; or la philosophie ne s'y résume pas), peut-on imaginer un monde sans cette réflexion, sans même l'invention des concepts qui permettent de la faire tenir ensemble? Ce monde est un monde difficile à imaginer. Pourquoi? Parce que, essentiellement, nous en serions réduits à vivre le quotidien comme de menues tâches qui n'auraient alors aucun sens. Le luxe dont témoignait Yourcenar est celui de la distance ou de la frontière qui sépare les gestes quotidiens exécutés sans recul et le sens qui leur est attribué. Fernand Dumont, dans "Le lieu de l'homme", tente d’approcher cette question du sens et de la place qu'il occupe au quotidien. Il distingue entre le sens advenu, c'est-à-dire le sens déjà prêté aux gestes et aux choses, et le sens adventice, c'est-à-dire le sens nouveau que les gestes et les choses acquérront peut-être grâce à leur intégration dans une sorte d'habitude acquise de les contempler ou de les faire. Or, ces sens sont communément partagés; il n'y pas de place pour l'idiosyncrasie. Le quotidien qui est porteur de sens est un quotidien connu. Le sens n'est pas qu'individuellement perçu ou ressenti. Les autres doivent en avoir la même perception ou le même sentiment, la même compréhension. Pour Dumont, le sens, on le voit, est inscrit dans la socialité. Fort bien, mais cela ne donne toujours pas une philosophie, disons, du rasage matinal ou du petit-déjeuner familial; ou de l'épicerie qu'il faut faire; etc. C'est simple, la philosophie n'a pas accès à ces objets. Il n'y a que leur sens agrégé qu'elle peut mirer et prendre pour objet de son travail. Car pour accéder au quotidien, il faut en observer les moindres reliefs, petits ou grands, banals ou non. La littérature le peut, la science sociale aussi. La philosophie, lorsqu’elle tente de le faire, sombre dans un entre-deux glauque. Toute philosophie du quotidien est en ce sens une imposture, c’est-à-dire, une tromperie. |
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