| Jean Robillard est chercheur à la Télé-université: |
Publié le vendredi 22 avril 2005Vendredi 22 avril 2005
L'un des thèmes philosophiques offrant une grande profondeur historique autant que théorique, est sans nul doute celui de la rationalité. Sujet difficile et d'une grande complexité car il est l'objet d'analyses depuis au moins Platon (mais on en retrouve des traces chez les pré-socratiques), la rationalité est depuis quelques années tenue comme l'une des principales responsables des déboires de la culture contemporaine. Principal acte d'accusation: la rationalité, de par son rôle dans les sciences, aurait perverti mensongèrement le rôle et la valeur de la pensée en instrumentalisant celle-ci au profit des techniques. La rationalité scientifique et technique, de ce point de vue, est l'ennemie de l'humain. Par ailleurs, cet humain, en raison même de son statut actuel dans le monde hypertechnicisé, un statut qui le caractérise comme l'équivalent biologique des techniques modernes, devrait laisser à la technoscience le soin de se développer d'elle-même puisqu'elle aurait atteint un tel degré d'autonomie que l'apport humain en est maintenant réduit à l'inutilité, ou presque. Ce qui se dégage de ces thèses c'est non pas leur caractère rationnel; c'est au contraire leur caractère d'irrationalité manifeste. Le philosophe Gilles-Gaston Granger a écrit un ouvrage complet sur le thème de l'irrationalité (cf. L'Irrationnel, Paris: Odile Jacob, 1998) dans lequel il analyse les formes de ce qu'il appelle l'"abandon à l'irrationnel" de la part des philosophes autant que des scientifiques spécialistes des sciences naturelles (ce que l'histoire de la physique contemporaine, par exemple, ou du développement de l'expérimentation en termes de logistique et de méthode, tend certes à appuyer factuellement et empipriquement; cf. GALISON, Peter, Image and Logic. A Material Culture of Microphysics, Chicago and London : University of Chicago Press, 1997 et GALISON, Peter, How Experiments End, Chicago and London: University of Chicago Press, 1987). L'irrationalité est un trait de la culture contempopraine qui se remarque donc dans plusieurs sphères de l'activité humaine. Les arts sont bien entendu fortement imprégnés de cette tournure de l'esprit, depuis au mois Dada, voire même avant (le symbolisme, le romantisme, etc.). La situation est un peu la suivante: devant la force de la rationalité, la réaction aura été d'opposer la puissance de l'expression irrationnelle de soi. Or, l'exemple des arts le démontre assez bien, cette expression est généralement celle de la valeur d'individualité affranchie de ce qui est présenté ici comme la servitude ou l'asservissement à la rationalité. L'humain véritable, dans toute forme d'expressionnisme, est un humain libre de toute contrainte, capable d'affirmer sa singularité par le biais de ce qui n'est pas rationnellement représentable. Le sentiment, l'émotion, l'éphémère expressivité d'un soi limité par sa seule ontologie, échappent aux règles de la raison qui sont le mieux servies par la logique. L'irrationnel peut bien entendu s'appuyer sur les formes logiques et scientifiques, comme l'a analysé G.-G. Granger, mais c'est pour mieux s'en démarquer, comme une photographie se distingue du négatif qui a servi à son impression. Cette affirmation du caractère légitime de l'expression irrationnelle est un trait majeur de la culture contemporaine. Un symptôme de cet état de fait est bel et bien le règne de l'opinion personnelle qui devient la norme première dans la plupart des médias. À n'en pas douter, la popularité des blogues et la notoriété de certains blogueurs, participent de cette culture du soi, cette culture de la valeur a priori de l'expression de la singularité du soi. Il faut maintenant lire les journaux et écouter les reportages à la télé et la majorité des émissions de radio comme autant d'occasions pour les individus à se prononcer sur tout et sur rien mais à surtout exprimer ce qui pour chacun d'eux importe de dire dans le moment même où cela est exprimé. Chacun croit avoir "quelque chose à dire", mais tous disent la même chose: Je suis parce que je dis (que l'on dise n'importe quoi ne semble pas émouvoir bien des gens, journalistes compris). L'important c'est d'être vu et entendu. Warhol avait tort. Ce ne sont pass quinze minutes de gloire qui importent, c'est bien davantage d'avoir pu contribuer à l'existence de soi par l'énonciation d'une parole inutile adressée à soi. Comment dès lors penser la rationalité sous ce règne imposant de la norme de la singularité absolue du soi? (On notera aimablement que je ne cherche pas à défendre ici une thèse selon laquelle l'individualité serait une "mauvaise" chose; je cherche seulement à montrer que cette norme irrationnelle est celle d'un individualisme délirant.) Avec beaucoup de circonspection, il va sans dire. Car opposer la valeur de la rationalité, qui n'est pas qu'une valeur morale a priori, à celle de l'irrationalité, qui est essentiellement morale, c'est comme si on voulait comparer deux côtés d'une médaille brûlante... En fait, il ne peut s'agir de procéder à une telle démarche, dans la mesure où, justement, la rationalité et l'irrationalilté ne sont pas comparables. Les deux sont liées uniquement par le fait, rationnellement compréhensible, qu'elles sont contraires l'une à l'autre. Mais cela n'est vrai que si on considère qu'il s'agit dans les deux cas de concepts, c'est-à-dire de contenus cognitifs qui font référence à quelque chose d'autre. Or, ces deux concepts ne peuvent être posés comme étant contraires que si on convient que ce à quoi ils font référence n'est pas uniquement des objets ou des événements du monde concret de l'expérience. Ce grâce à quoi l'irrationalité est véhiculée en tant que valeur est bien entendu un ensemble de gestes posés par ceux qui en défendent la pertinence; des gestes présentés comme les uniques moyens d'en arriver à l'expression non démontrée du soi. Cet aspect de la non démonstration est important précisément parce que la reconnaissance de l'expression d'un par un autre que soi ne peut être accomplie autrement qu'en acceptant que le soi n'est pas démontrable, c'est-à-dire qu'il ne peut exister que s'il n'est pas rationnellement fait la preuve de son existence. Il s'agit de montrer, par le dire, que le soi est un soi-même. On voit bien alors que l'affirmation expressive du soi est, en tant qu'objectif, intimement liée à un ensemble d'idées sur la nature propre du soi comme distinct de tout autre soi possible. C'est la force de la thèse de la singularité absolue du soi que d'être autoréférente. Sa faiblesse réside toutefois en ceci que cette thèse affirme l'impossibilité pour tout soi d'entrer en contact avec un autre soi que soi-même, dans la mesure où l'affirmation du soi est en elle-même suffisante à l'existence du soi en tant que soi. On voit, de plus, que cette thèse est irrationnelle dans la mesure où elle entraîne la conséquence ultime de la non existence de l'autre dans la relation à soi: le monde humain autant que le monde physique ne sont pas nécessaires à l'existence du soi. L'existence pour soi-même n'a de valeur, morale, qu'à la condition de nier l'existence de conditions morales étendues à un nombre supérieur à un d'autres individus profitant de la même singularité absolue. Moralement, le soi est seul au monde. La culture contemporaine qui a intégré cette valeur et qui en a diffusé la prétention à l'universalité a en fait renoncé à reconnaître que cette universalité entraînait son propre contraire. La rationalité, en tant que concept, a au moins pour vertu de débusquer de telles errances conceptuelles. S'il est assez juste que la science et la technique se présentent souvent sous l'angle d'un surplus de rationalilté intégrée à leurs intimes réalisations, il ne faut pas en conclure trop précocément que cela est par définition justifié. Les croyances selon lesquelles la science et la technique peuvent servir de rempart à l'irrationnel, sont, selon les termes mêmes de R. Boudon (BOUDON, Raymond, L’art de se persuader des idées douteuses fragiles ou fausses, Paris : Seuil, 1992 (1990) coll. Points) des croyances douteuses appuyées par l'idée gnéralement acceptable, bien que discutabe, selon laquelle la science a pour objectif la découverte de connaissances vraies. Le problème de la vérité est certes différent de celui de la rationalité, et lui est comparable du point de vue de sa difficulté, mais lui est toutefois apparenté. Car la rationalité, instrumentalisée ou non (autre débat), n'a d'autre but que celui d'affirmer la valeur du vrai (ou du bien en morale). L'expression du vrai est toujours une démonstration qui peut être rationnellement contredite. Cette expression n'est pas celle d'une singularité individuelle mais celle de l'universalité d'une thèse sur le monde; pas celle de l'affirmation d'un monde ramené à soi; mais celle d'un monde qui comprend aussi des idées qui sont l'objet de débats, et cela n'est possible qu'avec d'autres que soi-même. La vérité n'est jamais acquise pour ces raisons et pour plusieurs autres également. Son universalité n'est que temporaire. La condition de sa découverte est d'être rationnellement construite. Croire le ccontraire c'est faire preuve de myopie et se croire au centre de tout. Le relativisme épistémologique est donc irrationnel de ce point de vue et ne contribue aucunement au progrès des connaissances étant donné qu'il est lié à la défense de l'absolue singularité subjective et que celle-ci refuse le monde autrement que sur le mode de ce qui peut en être dit spontanément. |
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