Jean Robillard est chercheur à la Télé-université:

Publié le lundi 21 mars 2005

Lundi 21 mars 2005
Le statut de l'intellectuel dans les sociétés hypermédiatisées

Les philosophes et la philosophie ont perdu des plumes dans l'imaginaire social. Une rapide dégradation d'un aura pluriséculaire s'est effectuée au cours de la seconde moitié du siècle dernier, qui avait débuté bien avant, sans doute au cours du dix-neuvième siècle alors que les sciences connurent de spectaculaires succès que les applications technologiques confirmèrent au-delà de toute espérance. Ce mouvement n'est pas terminé et n'est pas sur le point de le faire. La  philosophie, depuis, vit une situation où elle sans cesse rappeler à ses origines et à ses objets, à ses histoires comme à ses manières et à ses valeurs. Le philosophe Gilles Lane, dans À quoi bon la philosophie?, (Longueuil: Le Préambule, 1982, 2ième édition) posait un diagnostic lucide et pédagogique sur cette situation vécue par la philosophie et les philosophes: la recherche de la connaissance pour elle-même suscite autant de doutes quant à l'intérêt qu'elle peut représenter pour le philosophe que pour tout autre individu. La situation vécue est celle du manque de crédibilité.

Une telle situation, toutefois, ne s'explique pas uniquement par le fait que les sciences ont eu plus de succès d'application que la philosophie. J'aimerais poser l'hypothèse que l'avènement des médias de masse concurremment lié à l'augmentation des niveaux d'instruction dans les sociétés occidentales et occidentalisées, ont provoqué un déplacement des regards vers des balises moins uniques et privilégiées que celles fournies par la philosophie afin de fournir du sens aux événements et au monde. En bref, à l'explication philosophique traditionnelle de l'embrassement du monde grâce à des "systèmes" explicatifs aux tendances universalisantes, et presque uniquement accessibles à la compréhension des membres de l'élite sociale jusqu'à tout récemment, ces explications ont trouvé de nouveaux lieux d'expression dans les médias qui, en prise avec le réel dans sa mouvance quotidienne et ininterrompue,(jusqu'à ce que la vérificataion des faits ait été supplantée par l'expression d'une opinion journalistique individuelle rapportée d'autorité), ont favorisé l'appréhension du réel au moyen de "systèmes" explicatifs en entier tournés vers la découverte du sens événementiel dans son rapport à une suite d'événements autrement insignifiants. Or, quand on explique l'événementialité de l'événement, on fournit peut-être du sens immédiat et facilement communicable, mais on n'explique en rien les motifs, les causes, les enjeux ou les ramifications de ces événements. Mais pour qui y regarde d'un peu plus près, aujourd'hu le règne de l'opinion personnelle, celle du journaliste autant que celle des lecteurs ou auditeurs (tous les médias recourrent maintenant de manière élargie à la participation des membres de leurs auditoires afin de consolider leur crédibilité et leur efficacité) est quasi-total, de sorte que l'explication journalistique n'est en fait qu'une reprise de propositions déjà entendues: des lieux-communs sanctionnés par l'autorité médiatique.

Le droit de parole majoritaire détenu par les journalistes est un droit fondamental en démocratie. Mais ce droit est évidemment assorti de responsabilités tout aussi importantes. Le contexte actuel du travail journalistique n'est certes pas de tout repos. Il est certainement plus coomode de faire les coins ronds, de jouer le jeu de l'expression de soi au lieu de celui de l'explication, aussi minimale soit-elle, des événements. Mais les journalistes, disent certains sondages, ne forment pas un groupe parmi les plus crédibles non plus dans nos sociétés actuelles; ils souffriraient également de quelque déficit de notoriété. Indépendamment des causes de ce déficit, il faut quand même rester prudent face à de tels énoncés sondagiers, dans la mesure où il n'y est jamais très clairement caractérisé ce que l'on cherche à mesurer quand on établit des comparaisons a priori entre groupes socio-professionnels (puisque telle est la méthode employée pour ce faire). Ce qui rend les journalistes différents des autres individus c'est très précisément la détention du droit de parole qu'ils exercent; et l'exercice de ce droit de parole est encadré non seulement par des règles déontologiques et légales, mais également par des règles d'affaires et un cadre de travail dont les caractéristiques sont bien avant tout autre chose économiques. Les responsabilités que les journalistes, individuellement et collectivement, doivent administrer sont dès lors nécessairement parties prenantes d'un système de normes qui ne sont pas toutes l'expression de principes moraux ou éthiques.

Le travail du journaliste en est un qui exige la dépense d'efforts intellectuels et non physique. Cela ne fait pas d'eux des "travailleurs" si différents de nombreux autres qui sont caractéristiques des sociétés dites avancées, où se concentrent les activités économiques de production de services plutôt que de biens tangibles destinés à la consommation. Tout travail intellectuel utilise les ressources cognitives et les méthodes accessibles à tous via une formation adéquate et une préparation adaptée aux contextes de leur usage.

Or, ce que les journalistes ont que n'ont pas les autres membres de la société, c'est la reconnaissance sociale, au sens large du terme, qui vient avec ou qui s'ensuit de leur travail. Et cette reconnaissance est en grande partie liée au fait qu'ils exercent un droit de parole inaccessible à tout un chacun, ni plus ni moins. Bien sûr, le mérite individuel joue dans certains cas. Mais pas toujours, loin s'en faut. La reconnaissance dont jouissent les journalistes est liée à leur statut social. Les divers degrés de crédibilité personnelle ne sont pas ici en question. Ce qui l'est, c'est une caractéristique commune à tous les journalistes, l'exercice d'un droit de parole majoritaire et la crédibilité a priori des résultats de cet exercice. Et c'est cela qui fait que les journalistes peuvent parfois jouer le rôle des intellectuels autrefois réservés à d'autres, scientifiques, philosophes, essayistes, littérateurs.

Diderot se moquait allègrement des journallistes; Voltaire aussi. Je n'ai pas voulu reprendre ce débat entre philosophes des Lumières et "escrivailleurs". Mon but était seulement de situer un phénomène social contemporain qui voit le rôle des intellectuels être asservi à l'exercice du droit de parole majoritaire détenu par un groupe social précis, lequel droit est déterminant dans la caractérisation de la fonction sociale consistant à fournir des explications et des représentations collectivement admissibles au titre d'explications sensées (véridiques, vraies, probables ou seulement possiblement l'une ou l'autre).

Or, la fonction critique habituellement réservée aux intellectuels, n'est pas toujours intégrée à l'exercice du droit de parole majoritaire des journalistes. Ce n'est pas parce qu'une émission de télévision, par exemple, traque le patron véreux d'une entreprise dont l'éthique est douteuse, que cette fonction critique s'exerce au même titre que le droit de parole. Ce n'est pas la même chose que de faire une émission sensationnaliste hebdomadairement et critiquer, au sens propre du terme, les causes qui auraient permis l'avénement et la reprise des mêmes actes au dépens de gens bien souvent naïfs. La naïveté ne pouvant être ici mise appelée comme unique source de l'explication des faits rapportés, l'éthique des acteurs non plus, la critique consisterait à se demander pourquoi de telles situations de victimes existent-elles malgré le travail de surveillance de diverses instances, dont l'émission elle-même; et pourquoi les auditeurs en sont-ils venus à recourir à des journalistes afin de régler un problème privé; enfin, pourquoi le droit de parole s'exerce-t-il ici comme menace plutôt que comme levier explicatif et pourquoi la menace est-elle plus puissante que l'effet cognitif du levier.

Et après, des éditorialistes s'inquièteront de l'indifférence des individus devant des enjeux autrement plus importants que le fait de briller, un instant, devant la caméra.




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